Ö rage, ô désespoir… À quelques encablures de la présidentielle de 2018, certaine, mais lointaine, le Cameroun de Paul Biya et le Renouveau sont en passe de décrocher le titre très peu envié de démocrature ignominieuse la plus bête du monde, hors catégorie.

Non contents de bénéficier de la totalité des pouvoirs et de leurs médias enrégimentés qui ont une fâcheuse inclination à confondre propagande et information, nos gouvernants ont l’habileté de se poser en victimes pour mieux écraser ceux qui ne voient pas les choses de la même façon qu’eux. Ils considèrent tous les rapports dressés par les organisations nationales et internationales des sociétés civiles, toute discussion, tout point de vue opposé comme une agression contre eux. À telle enseigne qu’une moindre critique, une petite étincelle suffisent pour enflammer leur paillote intellectuelle.

L’auteur n’est pas jugé sur ce qu’il dit, mais sur ce que l’on déduit de lui. Des croix rouges sont vite tracées sur sa porte et sur les murs de sa masure, accompagnées d’écriteaux qui ne laissent aucun doute sur les intentions de leurs auteurs : À détruire. À démolir. Sans ménagement. En même temps, dans les espaces publics, ils utilisent les autorités administratives, membres du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), pour museler toute pensée divergente et se poser en uniques défenseurs de l’intérêt général. Sans oublier d’étaler au grand jour dans leurs médias leurs réalisations qu’ils exhibent comme des trophées de chasse remportés à l’issue d’âpres batailles épiques qui ont transformé le Cameroun en un véritable champ de ruines. Leurs ambitions pour le Cameroun sont grandes, mais leurs réalisations sont si petites qu’ils sont obligés d’envoyer le Grand Malade aux urgences où il recevra des traitements-chocs selon des protocoles ou plans d’urgence élaborés avec une hâte si excessive qu’il est loisible à chacun d’imager le sort à Lui réservé: la mort cérébrale subite. L’enfer, selon un aphorisme, est pavé de bonnes intentions.

Nul, les médias indépendants surtout, ne doit évoquer les grands cataclysmes qui se sont abattus sur le Cameroun depuis le 6 novembre 1982 du fait, notamment, d’une gouvernance horriblement régressive sur le plan des droits humains, mis au service d’un immoralisme philosophique viscéralement choquant pour des démocrates. C’est à ses risques et périls, si quelqu’un s’aventure sur ce terrain. Le quotidien Mutations a payé les frais de son outrecuidance. Lui qui, après avoir diagnostiqué « les 10 plaies du Renouveau » dans l’une de ses éditions (1), a, à tort, reçu une volée de bois vert de la part du directeur adjoint du cabinet si vil, Joseph Anderson Le (2), pour ne pas le nommer, cet ex-journaliste à qui on aurait dû attribuer le prix Pulitzer, le prix Nobel, pourquoi pas, pour ses faits d’armes journalistiques sublimes relativement à l’émission à succès, ‘’Province à la Une’’, qu’il présentait avec maestria.

Fort heureusement, les grands cataclysmes ne sont pas seulement des stimulateurs de la réflexion. Ils sont révélateurs de la diversité des opinions, des discordes politiques, de la capacité de résilience et du courage d’un peuple, mais aussi du confort et du nanisme intellectuels de certains esprits.

Cette sortie d’Anderson Le est, pour ainsi dire, révélatrice de la conception que des sangsues, des membres de l’oligarchie gloutonne au pouvoir se font du rôle des médias. Nous avons déjà stigmatisé, en d’autres temps et en d’autres lieux, ces comportements insupportables. Ses semblables et lui, qui ont une conception moyenâgeuse du rôle des médias, ne nous empêcheront pas d’hurler avec les loups. Fondant leur prise de position sur une conception désuète du débat démocratique, les thuriféraires du monarque présidentiel confondent injures et arguments. Suivant les pas de leur bonimenteur-créateur, champion de la péroraison creuse, ils nous font comprendre que dans leur esprit, la presse n’a qu’une seule et unique fonction : faire l’éloge, des courbettes et de la pommade, cirer leurs chaussures, flatter, jouer et faire le jeu du système en place comme savent si bien le faire la Crtv, Cameroon Tribune, notre Pravda nationale et une bonne partie de la presse écrite financée dans l’ombre par le régime et ses partisans (3).

Pour eux, le vrai journaliste, le journaliste professionnel digne est celui qui se contente des faits divers, des choses inutiles, du vide. Normal, puisqu’ils savent pertinemment que les faits divers font diversion et que l’importance de ces choses futiles, de ces chiens écrasés, est, surtout et avant tout, de cacher les choses précieuses et de priver les citoyens d’informations pertinentes qu’ils devraient posséder pour exercer leurs droits démocratiques (4).

Les politiques et Saigneurs du Renouveau se trompent lorsqu’ils tentent malhabilement de limiter ou d’uniformiser la pensée des journalistes en particulier ou des Camerounais en général. Ils ont pourtant le devoir, c’est un impératif catégorique, de tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit critique et la diversité d’opinion. Et les Camerounais, qui ont payé cher et continuent de payer très cher le prix de plusieurs décennies de mutisme et d’unanimisme imposés par des goinfres au pouvoir, doivent l’exiger.

Curieusement, ils ne se rendent même pas compte qu’ils commettent une erreur et qu’ils se sont trompés d’époque. Une sagesse latine juge diabolique la persévérance dans l’erreur – Errare humanum est, perseverare diabolicum – et estime qu’elle fonctionne comme une fatalité antique.

À leur place, nous aurions suivi les conseils de Voltaire qui montre dans Candide que face au mal – à la mal gouvernance et aux souffrances infligées aux populations camerounaises par un homme, Paul Biya, chef d’un clan (le Rdpc), d’un régime et d’un système réifiés ayant patrimonialisé le bien commun – l’on ferait mieux parfois aussi de se taire et de ne pas chercher à trouver une raison et une justification à tout, sous peine d’être ridicule.

Le paradoxe, dans cette histoire, est que les confrères de Mutations ont minoré l’ensemble des plaies du Renouveau, cette calamité qui s’est abattue sur le Cameroun il y a 34 ans. Il n’y a pourtant rien de bien nouveau sous le soleil de la délinquance et du crime. Les secrets des tenants temporaires du pouvoir d’État se réduisent à un petit tas de choses sordides, toujours les mêmes. Dans un pays comme le nôtre “où tout se sait et rien ne se tait “, nul besoin de se faire détective, de s’en aller remuer des tonnes de boue nauséabonde pour flairer l’imposture, le vol, le meurtre, l’anthropophagie avec leurs rituels compliqués et cruels ou cocasses et bouffons.

Décidément, quelque chose ne tourne pas rond. Achille Mbembé met le doigt dans la plaie : « On a l’impression que quelque chose de très profond s’est cassé ici au cours des trente-quatre dernières années de gouvernement par la négligence et l’abandon, et que ce pays a fait l’objet d’un grave déraillement. Depuis 1982, nous ne tournons pas seulement en rond, englués dans la fange, nous faisons du sur place, les jambes en air et la tête en bas […] Le bilan est donc calamiteux, le gâchis énorme et il faudrait des décennies pour nettoyer les écuries. Tant d’années d’incurie et de brutalité ont fini par produire une classe politique sourde […] Le terme qui caractérise le mieux ce mode de « gouvernement par la négligence» est la satrapie. Plus la satrapie est rattrapée par le poids de l’âge et la loi de la mortalité, plus il s’agrippe au pouvoir et se recroqueville sur les jouissances privées. C’est parce que les gérontocrates ont peur du trépas. Ils ne veulent pas passer la main. Ils veulent pouvoir régner outre-tombe (5)»

Visiblement, Paul Biya est assis dans son fauteuil, comme un cavalier sur la selle de son cheval, dont la prouesse est de se cramponner et d’y rester le plus longtemps possible, en gardant un équilibre instable aux prix du rétablissement permanent de déséquilibres continuels. On ne peut et ne doit pas lui demander de jouer à la flûte, de rendre compte de sa gestion laxiste et à l’emporte-caisse du patrimoine commun, de résoudre des équations à plusieurs inconnues. Son unique vision et projet de société est de ne jamais se faire renverser et de battre le record mondial de longévité ou de durée assis dans le même siège de pouvoir, pour parler comme Fabien Eboussi Boulaga.

Comment ne pas donner raison à Marafa Hamidou Yaya, Jean Marie Atangana Mebera, Polycarpe Abah Abah, Urbain Olanguena Owono, prisonniers politiques, cela va de soi, n’en déplaise au ministre des points de presse, Issa Tchiroma Bakary, qui sont aujourd’hui injustement maintenus dans les affres de la douleur et de l’humiliation et croupissent dans des goulags appelés prisons ?

Urbain Olanguena écrit à juste titre : « On connaît la vérité sur la situation du Cameroun d’aujourd’hui, très proche de celle de « lame duck », c’est-à-dire de canard boiteux, bien loin du statut de leader que le pays aurait naturellement ambitionné dans sa sphère sous régionale à tout le moins. Le pays s’enfonce dans une profonde crise de gouvernance, s’enferme dans l’immobilisme avec l’inertie pour principe et pour mesure le refus du changement. C’est le règne de l’argent devenu « l’idéal collectif dominant », et l’argent de la corruption. L’absence de boussole morale, des repères éthiques et la mise à l’écart des lois de la République sont devenus les principes de fonctionnement d’un État failli et en déliquescence. Un climat de fin de règne est fortement marqué par la violence de la guerre de succession comme dans la fable du vieux lion malade, en bout de course, et des lionceaux qui se battent férocement pour capter l’héritage » (6)

Pendant que des observateurs avertis font ce constat poignant, ici et maintenant, il y a toujours des créatures, des esclaves, des ventriloques, des bien-pensants, en réalité des rien-pensants pour seriner les fables du Renouveau, emboucher les trompettes de la flagornerie abjecte et claironner sur toutes les tribunes, avec de pathétiques contorsions sémantiques, que le Cameroun se porte mieux, et que sans l’Immortel Paul Biya, c’est le chaos. Leurs armes de prédilection sont désormais connues et à combattre : la désinformation, l’intimidation, la répression et la peur.

Si sa Majesté Paul Biya, président du verbe, incapable de transformer ses vrais-faux coups de gueule en actes, a depuis longtemps perdu la confiance de la majorité de ses concitoyens malgré de nombreux appels du peuple des ventriloques, des gloutons, des coquins et des imposteurs, c’est bien parce qu’il a, durant tout son règne, été très distant d’eux tout en donnant l’impression de méconnaître leurs galères, leurs soucis, leurs angoisses, nonobstant des discours lénifiants qu’il ânonne mécaniquement en regardant fixement les prompteurs, comme une statue ayant dans sa bouche des messages pré-enregistrés. Il a toujours montré qu’il n’avait ni passion ni compassion envers les Camerounais sur lesquels se sont abattus malheurs et désastres du fait de son mode de gouvernance inacceptable par les républicains et les démocrates, gouvernance qui a fait du berceau de nos ancêtres une corruptocratie abandonnée aux mains d’un géronte, de délinquants séniles en veste et cravate. Autrement dit, le Nnom Ngui n’est plus qu’une marionnette, un paravent derrière lequel se cachent de lugubres personnes, des Anges et Archanges du mal, des clans constitués par des Démons du mal dont l’unique soucie est de dépecer et de vampiriser le Cameroun, le plus longtemps possible.

C’est dire si, aujourd’hui, le Cameroun coule. Et les Camerounais ont de bonnes raisons de se révolter. Ils ont marre de vivre dans de senzala, cette sorte de cases réservées aux esclaves. Ils ont soif de la rupture. Ils veulent que cela se termine, au plus vite, et que le locataire provisoire d’Etoudi dégage. L’histoire retiendra qu’il aura été le plus mauvais héritage que son illustre prédécesseur, Ahmadou Ahidjo, a laissé aux Camerounais.

C’est dire aussi que l’histoire du Cameroun, sous la houlette du Renouveau, est celle d’un avion sans pilote qui plonge tout droit vers l’océan, avec une vitesse initiale. Un avion dans lequel chacun des passagers prétend vouloir être pilote. Pendant que le premier actionne la gouverne de direction, le deuxième joue sur la gouverne de profondeur, tandis que le troisième actionne le manche à balai, qu’un quatrième baisse les volets ou « flaps » pour accroitre la partance, etc. Avec pareil attelage, la seule probabilité de ne pas se fracasser sur l’océan…c’est de ne même pas parvenir jusqu’à lui.

C’est dire enfin que le Renouveau, c’est trop peu dire, est un vaste malentendu, une erreur originelle, un mythe pour idiots – même si tous les partisans de Paul Biya ne le sont pas, idiot étant pris ici sous sa double acception, moderne (un esprit stupide) et ancienne (un esprit imbu de sa particularité) – un dieu que tout les courtisans évoquent, mais auquel personne, même celui qui l’incarne, ne voue un culte.

À coup sûr, notre prise de position déclenchera, chez les cerbères et sicaires de Paul Biya, une poussée d’adrénaline. Ce n’est pas juste ; ce n’est pas digne d’un journaliste ; il fait de la psychologie à un franc CFA dévalué, de la polémique à bas étage ; son emphase rhétorique est ridicule; ce sont des raccourcis d’éditorialiste, des polémiques d’opposants, rouspéteront-ils. Peut-être. Mais, des réalités prégnantes et très préoccupantes auxquelles toute la communication du monde, tous les points de presse du sinistre de la communication n’y peuvent rien.

Le lecteur peut aisément deviner pourquoi certaines portes nous sont ou seront définitivement fermées. C’est parce que nous disons et écrivons ce que nous pensons et non ce que nous avons intérêt à dire ou à écrire. Conscients du fait que celui qui ne pense plus est condamné à la mort, à la défaite, nous refusons que l’on contraigne notre pensée à ce qu’on nous dit de penser.

Que nos contempteurs se le tiennent pour dit ! Nous ne sommes pas des moutons de Panurge. Nous prenons position non par intérêt, mais par conviction. Nous ne sommes prisonniers ni d’un clan, ni d’une tribu ou d’une ethnie, encore moins d’un lobby ou d’une confrérie mystico-religieuse. Nous avons été façonnés par des épreuves. Nous n’avons pas peur. Nous avons la capacité de résister aux pressions. Nous ne monnayons pas nos écrits, nos paroles, notre notoriété en échange de récompenses matérielles ou morales. Nous n’hésiterons pas à aller contre les vents dominants, les consensus politico-médiatiques factices fabriqués, pour des raisons inavouées, dans des officines de propagande, si cela correspond à l’idée de ce qui est juste et/ou à celle que nous nous faisons de la République, de la Démocratie et d’un État de droit. Il est par conséquent vain de penser que l’on peut nous contraindre ad vitam aeternam au silence, nous qui avons mis notre personnalité au service de nos convictions et dont l’éthique de conviction est la règle de vie.

Faut-il le rappeler, notre cap a déjà été fixé au début de notre aventure éditoriale (Cf. Germinal n°001). Notre ambition demeure la même : faire comprendre. Dans le flot et la confusion des événements, des paroles, des offres et des prétentions, nous ferons saisir les logiques, les mécanismes sur fond des systèmes qui les soutiennent, leur donnent des sens et de la portée. Nous inviterons à mesurer l’impact des décisions prises sur les vies d’individus ordinaires et du plus grand nombre d’entre eux. Notre héros demeure l’homme en guenilles privé du minimum vital, d’eau et d’électricité, qui éprouve la pénibilité, tombe malade et meurt dans des mouroirs appelés hôpitaux, respire la crasse, vit dans le stupre, marche sur les ordures puantes qui ont envahi des routes poussiéreuses jonchées de trous ou nids de poule, tousse et crache du sang, le regard vide, les yeux dans le vide, le ventre vide.

Quoi qu’on dise de nous, quoi qu’on pense de nos écrits, quoi qu’il advienne, nous n’aurons qu’une passion, celle de la lumière, au nom de nos lecteurs, du peuple camerounais et de l’humanité qui ont tant souffert, qui continuent de souffrir, et qui ont droit au bonheur, pour parler comme Émile Zola.

Tremblez, fripouilles ! Tremblez, imposteurs ! Tremblez, voleurs d’État ! Tremblez, voyous de la République ! Nous sommes de retour. Rien ne se fera plus jamais sans nous. À notre manière.

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