L’expert consultant en finances publiques parle de la situation économique et monétaire dans la zone Cémac.

Les chefs d’Etat  de la Cémac se réunissent ce 23 décembre en sommet extraordinaire à Yaoundé pour plancher sur la situation économique et financière désastreuse dans la sous-région. Qu’en est-il vraiment? La sonnette d’alarme mérite-t-elle vraiment d’être tirée?

En cette fin d’année 2016, la situation économique des pays de la sous-région CEMAC est préoccupante. La zone CEMAC court le risque de rentrer bientôt en cessation de paiement. Certains experts parlent d’un délai maximum de trois mois pour que les pays de la CEMAC ne soient plus capables d’importer.

Trois principales raisons combinées sont à l’origine de ce marasme économique:

• la gestion inappropriée (à la fois par les pays et par la banque centrale) de l’excédent de trésorerie que la sous-région a dégagée lorsque le coût du baril du pétrole était avantageux à la sous-région ;

• les crises sécuritaires ;

• l’absence de solidarité économique dans la sous-région.

En effet, l’essentiel des ressources issues de l’exportation des ressources pétrolières ont servi à payer les salaires des fonctionnaires ou à construire des infrastructures gigantesques qui n’apportent pas nécessaire des points positifs à la croissance économique. La mise en place des industries de transformation de nos matières premières ainsi que le développement de l’agriculture de deuxième génération n’ont pas été sérieusement inscrits dans l’agenda économique de nos dirigeants.

La banque centrale, par la politique des avances sans fortes conditionnalités, a favorisé l’utilisation inappropriée de la rente pétrolière.

La crise politique et sécuritaire en Centrafrique, les frasques de la secte Boko Haram sont des éléments déstabilisants de l’économie de la sous-région. Dans le cas de la Centrafrique, il est clair que pendant trois ans déjà, le pays vit à l’urgence, l’Etat n’existe pas. Les politiques de restructuration et de renforcement du système économiques sont suspendues au profit des urgences humanitaires. La fragile couche industrielle du pays est en lambeau. Du coup, il devient difficile dans ces conditions de produire la richesse et contribuer efficacement à la croissance économique des pays de la sous-région.

La secte islamiste Boko Haram a déstabilisé les économies du bassin du Lac Tchad. Des ressources importantes des pays de la sous-région ont été mobilisées pour la lutte contre le terrorisme. De nombreux projets et investissements privés sont reportés ou simplement annulés, à cause de l’incertitude à l’issue de cette guerre.

On ne le dira jamais assez et les opinions publiques des pays de la sous-région ne cessent de le relever, les barrières à la circulation des biens et des personnes dans l’espace économique CEMAC ne sont pas pour arranger la situation. Les pays exportent très peu au niveau communautaire, le nombrilisme qui a cours à l’intérieur de chaque pays pris séparément. La recherche de la performance est reléguée au second plan, cédant le pas aux égoïsmes des Etats. A titre d’illustration, où en est-on ave Air-CEMAC ? Quid des bourses des valeurs immobilières de Douala et Libreville ? La persistance de l’exigence des visas et des titres de séjour par certains pays aux ressortissants des autres pays de la sous-région. Les exemples sont légion qui montrent que la zone CEMAC progresse très lentement vers un marché unique. Après l’élection présidentielle en Centrafrique, on se serait attendu qu’un véritable plan MARCHAL soit lancé pour sauver l’économie de ce pays, dont la faiblesse va à coup sûr fragiliser la croissance économique de la sous-région.

A Yaoundé, les chefs d’Etat des six pays membres de la CEMAC vont discuter sur les principales options à adopter pour sortir la sous-région du marasme économique et financier dans lequel il trouve en ce moment. Deux principales options s’offrent au pays de la zone CEMAC : le retour des pays de la zone au FMI et la mise en place d’une solution endogène dans le cadre Programme des réformes économiques, monétaires et financières en zone Cémac (PREF-Cémac).

La solution du retour des pays au FMI semble faire l’unanimité puisque presque tous les pays ont des liens à des degrés divers avec  cette institution. Il reste à trouver maintenant la meilleure forme de coopération communautaire avec le FMI.

Un doigt accusateur est pointé sur la Béac qui n’aurait pas mis en place une politique efficiente de gestion des réserves de change de la zone Cémac au compte d’opération du trésor français. Comment vous appréhendez cette façon de voir les choses?

Comme nous l’avons déjà signalé plus haut, les causes du marasme économique et financière de la sous-région ont beaucoup d’origines. Les options stratégiques de la BEAC doivent certes être interrogées parce que la principale responsabilité est bien la sécurisation de l’intégrité financière de la sous-région. Mais, il ne faut éluder la question de la pertinence et l’efficience des politiques publiques des pays membre de la BEAC.

Nous pensons fondamentalement que les choix stratégiques de la BEAC sont secondaires à ce marasme. Les pays doivent individuellement développer des politiques publiques qui privilégient l’autonomie financière de la sous-région. De même, il faut un véritable engagement de la communauté.

Par ailleurs, les Etats doivent avoir le courage de questionner la pertinence de ce compte des opérations qui est logé au Trésor Français. Nous espérons que cette question pourra être posée sur la table des discutions de Yaoundé ; même de manière subsidiaire.

 Si des mesures énergiques ne sont pas prises, l’on craint une autre dévaluation du franc Cfa uniquement dans la zone Cémac. Est-ce vraiment réaliste d’envisager cette option?

Réaliste oui. Mais les conséquences ne sont pas à l’avantage des pays de la sous-région. Par ailleurs, si l’on envisage la dévaluation du  XAF1, qu’en sera-t-il du XOF2? L’incompatibilité socioéconomique des deux monnaies est déjà perceptible dans les échéances, doit-on encore l’aggraver dans les faits?

Il reste cependant vrai que le retour systématique des pays de la CEMAC au FMI permet d’envisager toutes les options d’austérité. Si rien n’est fait à Yaoundé, certains pays vont payer le prix le plus chère des options qui seront prises. Le risque étant d’encourager les opinions publiques nationales à développer le scepticisme communautaire. Ce qui ne va certainement pas arranger les choses.

 Les économies de la zone Cémac sont essentiellement dépendantes des devises issues de la vente des hydrocarbures. A tel point qu’elles sont essentiellement accrochées au cours desdites matières sur le marché international. Comment dans un tel contexte avoir des finances saines?

Il est impossible d’avoir des finances publiques saines dans le contexte actuel de nos économies. Le développement industriel et l’introduction d’une véritable agriculture de deuxième génération dans nos pays est un impératif. La sous-région doit peser sur les échanges commerciaux internationaux avec une bonne capacité à contrôler les prix de vente de leurs productions.

Il y a des niches de développement économique rapides, stables et durables des pays de la CEMAC que nous n’exploitons pas encore assez. Il s’agit notamment des TIC et des services. Dans ce domaine, les coûts d’investissement sont modestes et la rentabilité est dans le cours terme.  Par ailleurs, le tourisme, le sport et la culture sont également des niches qu’il importe d’explorer pour attirer les devises dans nos pays.

 Peut-on raisonnablement aller à une solution radicale : quitter la zone Franc dans les prochains mois, si le FMI et la France imposent une autre dévaluation à la Cémac ? Comment s’y prendre dans ce cas-là ?

Il devient impératif que les pays de la zone CEMAC s’émancipent du F CFA. Pour nous, cette émancipation passe par la sortie de la contrainte du compte des opérations logé dans le Trésor Français, la constitution des réserves d’échanges avec les produits de leur sous-sol (or, diamant, pétrole, etc.), le développement d’un tissu industrielle solide et ouvert sur le marché international, le développement d’un véritable esprit communautaire.

En fait, nous militons pour la création d’une monnaie unique dans la sous-région, pour préserver ce marché intérieur  de 45 millions de personnes. Cette monnaie doit nécessairement s’affranchir d’un étalon extérieur.

 En quoi l’élection de Trump peut-elle sauver l’Afrique centrale – Cémac?

L’élection d’un président d’un pays ne doit être un pilier de développement d’un autre. Comme on aime à le dire, en politique, il n’y a pas d’amis, il n’y a que des intérêts. L’économie mondiale est implacable pour les dirigeants qui estiment pouvoir surfer sur le paternalisme politique ou culturel. L’époque de « meilleurs élèves » est révolue. Les politologues vous diront que nous devons analyser et mieux comprendre les orientations stratégiques de nos partenaires pour ajuster les nôtres.

Avec l’élection de Mr Trump à la présidence des Etats-Unis, les affaires du monde seront conduites avec une logique capitaliste, basée sur la recherche effrénée du profit. M. Trump ira chercher partout où cela sera nécessaire le profit des USA. Son agenda sur l’Afrique est imprécis pour le moment. Pour tirer profit sur le plan économique du règne de M. Trump, les pays de la sous-région doivent bien percevoir les orientations idéologiques de son entourage et s’ajuster en conséquence. Les discussions prochaines entre le pays de l’Oncle Sam et l’Afrique vont s’orienter sur le rôle que l’Afrique doit jouer pour garantir l’indépendance énergétique des Etats-Unis ainsi que le contrôle de la finance internationale. Cela se fera même à travers le positionnement aux affaires des leaders dont la sensibilité épouse cette logique. Nous pensons également que M. Trump risque d’être le premier chef d’Etat américain qui travaillera profondément pour éviter les conflits armés. Naturellement, il va rapidement chercher à clôturer les conflits en cours et n’en provoquera certainement pas d’autres.

Propos recueillis par Thierry Ndong: In le journal Intégration

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